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n° 36

Danger!
La santé des Montréalais est menacée

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Bien que de multiples problèmes de santé publique nous préoccupent encore dramatiquement aujourd'hui, les Montréalais ont vu, depuis un peu plus d'une centaine d'années, la salubrité de leur ville et de leurs logements grandement améliorée. Car si la pauvreté et les coupures actuelles dans le domaine de la santé signifient pour plusieurs des conditions de vie et de soins intolérables, la situation était naguère beaucoup moins reluisante à Montréal.

Certains médecins devaient encore, il y a cent ans, se battre avec l'administration municipale afin de convaincre celle-ci de l'importance cruciale de l'hygiène. Cette notion d'hygiène, qui nous semble aujourd'hui évidente, n'était pas encore répandue au siècle dernier, et le clivage entre l'opulence des bourgeois du Golden Square Mile et la pauvreté de la classe ouvrière montréalaise n'était pas pour favoriser la généralisation d'une telle notion. Herbert Brown Ames, dans son étude de 1896 sur les quartiers ouvriers Sainte-Anne et Saint-Antoine, tente pourtant de souligner l'importance des mauvaises conditions de logement et de salubrité comme risque potentiel de propagation d'épidémies pour toute la population. Cette volonté de mise en garde, partagée par de nombreux membres de la profession médicale et par une certaine élite réformiste, dont Ames fait partie, aura pour effet de transformer l'opinion des administrations et de la population vis-à-vis de l'impact de l'hygiène sur le taux de mortalité exceptionnellement élevé qui affectait Montréal au 19e siècle.

Manuel

L'insalubrité et le manque d'hygiène sont source de bien des maux. Des problèmes qui autrefois n'affectaient naturellement qu'une partie de la population, deviennent cruciaux à la fin du19e siècle, avec l'accroissement rapide de la population montréalaise, passant de 220 000 habitants en 1891 à plus de 420 000 habitants en 1921. Cette augmentation de plus de 200% de la population de la métropole, due à l'apport de nombreux provinciaux venus travailler en ville et des nouveaux immigrants venus principalement d'Europe centrale et de l'est, crée un entassement et oblige la construction rapide de nouveaux logements. Toutefois, ces logements construits rapidement et à peu de frais - considérant le peu de revenus dont disposait la classe ouvrière pour se loger - soulèvent l'indignation de nombreux médecins, dont ceux du Bureau de santé, car ils sont mal éclairés et peu ventilés. Ces habitations offrant de piètres conditions de vie, jumelées à l'entassement, favorisent la propagation de maladies infectieuses. C'est ainsi que des épidémies, comme celle de la variole en 1885, pourront ravager des quartiers entiers. Mais le logement n'est pas seul responsable.

Creusage

Il faut considérer que tout ce qui concerne l'évacuation des eaux usées, l'élimination des déchets et des carcasses d'animaux morts, sans compter la pollution industrielle et les mauvaises conditions d'hygiène régnant dans les abattoirs et les laiteries, participaient tous des risques accrues de mortalités frôlant les Montréalais au siècle dernier.

Le Bureau de santé de Montréal, créé en 1876 sous le mandat du maire Hingston, a pour mission de cerner les problèmes de santé et de salubrité, afin de prévenir les épidémies, et de réduire la mortalité infantile élevée qui affectait tragiquement la ville à cette époque. Cette mortalité est causée principalement par des maladies diarrhéiques liées à la mauvaise alimentation des nourrissons. Le principal responsable de ces maladies mortelles est le lait qui est donné à boire aux petits. Les rapports des médecins du Bureau de santé font état de pratiques plus que douteuses de la part des laitiers: «On se sert pour accroître la gravité [...] du lait, de craie, d'empois et de cervelle de moutons.»! Ces découvertes choquantes mènent directement, bien que tardivement, à la création des premières «Goutte de lait».

Servide de santé

D'initiative privée, les «Goutte de lait», apparaissent à partir de 1910 dans les paroisses montréalaises, afin d'offrir conseils et soutien aux mères de nouveau-nés. Dès 1913, vingt-six de ces centres étaient désormais en fonction et distribuaient du lait pasteurisé en plus des services d'instruction. En moins d'un an, le taux de mortalité des enfants dont les mères fréquentaient les «Goutte de lait» diminua de 19% à 5%, prouvant que de simples mesures sanitaires permettaient de changer radicalement les chances de survie de la portion la moins favorisée de la population montréalaise.

bain

Une autre mesure allait être prise dès le début du 20e siècle afin d'améliorer l'hygiène des classes laborieuses, sous la forme des bains publics. Sachant que les logements d'ouvrier étaient dépourvus de salle de bain, et croyant que la propreté corporelle est à l'origine d'une bonne santé, des pressions, initiées par la bourgeoisie, incitèrent les autorités montréalaises à construire le bain Lévesque en 1909. De nombreux autres bains publics sont alors construit dans les quartiers ouvriers montréalais afin de permettre à la population n'ayant pas de salle de bain à la maison, de se laver.

C'est donc suite à l'aggravation de la santé des Montréalais à la fin du 19e siècle , que des mesures furent prises pour enrayer les risques les plus graves de propagation d'épidémies. Grâce surtout au travail acharné d'une poignée de philanthropes et réformistes, les autorités municipales parvinrent à juguler, certes tardivement, les principaux maux, indissociables de la condition sociale, qui affectaient l'ensemble de la société de par ses répercussions.

Saviez-vous que...

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Des poules, des vaches et des cochons
Pendant bien longtemps, il n'y aura aucune réglementation concernant la présence d'animaux dans la ville de Montréal. Comme nous l'apprend Bettina Bradbury, il n'était pas rare, dans certains quartiers montréalais, de voir déambuler autant de poules, de cochons et de vaches que d'enfants. Ces animaux constituaient une source d'alimentation et un revenu d'appoint essentiel pour les familles ouvrières. Mais de l'avis de certains, ils représentaient surtout un danger pour la santé publique. À partir des années 1860, des arrêtés municipaux vinrent réglementer de telles pratiques. Par exemple, les cochons furent interdits en 1874. Plus chanceuse, la volaille pourra encore circuler librement dans la ville puisqu'aucune loi ne l'interdit au 19e siècle.

De la bonne viande à Montréal? Pas si sûr au 19e siècle!
Les conditions sanitaires des abattoirs à Montréal, tout au long du 19e siècle, en feraient devenir plus d'un végétarien si elles prévalaient encore aujourd'hui. En effet, jusqu'en 1886, l'abattage des animaux n'était pas contrôlé. Les gens pouvaient retrouver dans leur assiette un morceau de viande provenant d'un animal malade. Deux abattoirs publics sont ouverts en 1887 par la Ville de Montréal avec chacun un inspecteur, mais la salubrité dans les abattoirs privés reste difficile à contrôler. Dans un texte de l'Abeille médicale d'août 1879, on y lit que «le sang et les débris de boucheries sont écoulés dans les canaux, et exhalent, surtout pendant les chaleurs de l'été, une odeur des plus nauséabondes. [...] Les émanations des boucheries sont surtout une cause fréquente de fièvres typhoïdes, de diphtéries et de maladies du tube intestinal chez l'enfant.» En 1892, on qualifie encore ces abattoirs de «sinistres tueries».

L'hôpital Notre-Dame

Hôpital Notre-Dame

Entre la décision de fonder un nouvel hôpital à Montréal, le 15 avril 1880, et l'ouverture de l'hôpital Notre-Dame, rue Notre-Dame, le 27 juillet de la même année, seuls quatre mois se sont écoulés. Cette rapidité d'action démontre la nécessité d'un nouvel établissement hospitalier dans le Montréal de la fin du siècle dernier. En effet, jusqu'à l'ouverture de l'hôpital Notre-Dame, il n'y avait que deux grands hôpitaux à Montréal: l'Hôtel-Dieu, dirigé par les soeurs hospitalières de Saint-Joseph, et l'Hôpital général de Montréal, établissement protestant dirigé par un conseil d'administration et un bureau médical laïques.

L'ouverture d'institutions telles que le Women's Hospital (1873), l'Hôpital civique des variolés (1874) et le Montreal Foundling and Baby Hospital (1891) illustre bien la spécialisation des soins et des services, qui comble une partie des besoins de l'époque. Mais des besoins nouveaux apparaissent, conséquences, entre autres, de l'industrialisation, de l'urbanisation et du développement de la profession médicale. L'hôpital Notre-Dame apporte d'abord une solution aux difficultés de la faculté de médecine de la succursale de l'Université Laval à Montréal, ouverte en 1879. Elle permet d'offrir aux étudiants un enseignement clinique et des stages obligatoires dans un hôpital de plus de 50 lits. Les étudiants de la faculté s'étaient vus refuser l'accès à l'Hôtel-Dieu car les religieuses le réservaient aux étudiants de l'École de médecine et de chirurgie. L'hôpital répond aussi à une demande de plus en plus grande pour des soins hospitaliers.

Le docteur Emmanuel Persiller Lachapelle, secrétaire de la succursale de l'Université Laval à Montréal, est le maître d'oeuvre de la fondation de l'hôpital. Il s'assure de la collaboration du curé Rousselot, de la paroisse Notre-Dame, qui souhaite voir l'hôpital s'établir dans sa paroisse, ainsi que celle des Soeurs grises, qui établissent un précédent en acceptant de participer à la gestion interne de l'hôpital sans en devenir propriétaire. Ce sera donc le premier hôpital laïque francophone. Dès le 22 avril 1880, le curé loue l'ancien hôtel Donegana et toutes ses dépendances; l'institution en fera l'achat en mai 1882. L'ancien hôtel a l'avantage d'être situé à l'angle des rues Notre-Dame et Berri, sur le terrain de l'actuel complexe Chaussegros-de-Léry, tout près du château Ramezay, siège de la faculté de médecine. L'hôtel était abandonné depuis un certain temps; de nombreuses rénovations doivent donc être effectuées. La demande de soins est si importante qu'on songe rapidement à agrandir l'hôpital. Les administrateurs procèdent d'abord à l'achat de la maison Masson, voisine de l'hôpital, en 1885. Au cours des années suivantes, s'y ajouteront l'immeuble Béliveau (1886), la maison Barré (1890) et, finalement, la propriété Rasconi (1912).

Mais les différentes propriétés de l'hôpital Notre-Dame vieillissent; leur entretien est une tâche de plus en plus ardue. De plus, la population montréalaise ne cesse de croître et les possibilités d'expansion de l'hôpital sont réduites. On songe donc, dès 1900, à construire un nouvel immeuble, digne d'un hôpital moderne. Mais il faudra s'armer de patience puisque les obstacles se multiplieront: le nouvel hôpital n'ouvrira ses portes qu'en 1924. Un terrain est acheté en 1901 rue Sherbrooke, en face du parc Lafontaine. Mais la construction du nouvel hôpital se voit retardée car les administrateurs s'engagent à s'occuper de la construction d'un hôpital civique pour les malades contagieux, l'hôpital Saint-Paul. Les travaux de la première aile du nouvel hôpital Notre-Dame, commencés en 1904, seront rapidement suspendus. Peu après la fin de la Première Guerre mondiale, la décision sera prise de poursuivre la construction du nouvel hôpital rue Sherbrooke. D'un petit hôpital de 25 lits lors de l'ouverture en juillet 1880, l'hôpital Notre-Dame est passé à 250 lors de l'inauguration du nouvel immeuble en 1924. Mais c'est encore trop peu. Une nouvelle aile est construite rue Champlain en 1929, puis, dans les années 1950, les pavillons de l'hôpital Saint-Paul feront place au pavillon Emmanuel-Persiller-Lachapelle.

Aujourd'hui l'hôpital Notre-Dame demeure un des plus importants établissements de santé à Montréal et fait partie du Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM).


Première illustration: «Manuel pratique d'hygiène, anatomie et physiologie. Rédigé conformément aux règlements refondus du Comité Catholique du Conseil de l'Instruction publique», par le Docteur J.-G. Paradis, Québec, J.-A. Langlais & Fils, 1912. Collection privée.

Seconde photographie: L'installation de tuyaux d'égout, en 1932. Ville de Montréal. Gestion de documents et des archives.

Troisième photographie: L'examen des bébés au service de santé de la Ville de Montréal. Ville de Montréal. Gestion de documents et des archives

Quatrième photographie: Spectacle aquatique dans la piscine de l'un des bains publics de Montréal. Image tirée d'une brochure touristique publiée par la Ville de Montréal durant les années 50. Centre d'histoire de Montréal.

Cinquième photographie: «Le nouvel hôpital Notre-Dame». Gravure tirée de: "L'Histoire de l'Hôpital Notre-Dame", E.P. Benoit, Montréal, 1924. Collection privée.


Lire et voir Montréal

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Livres

BRADBURY, Bettina. Familles ouvrières à Montréal. Âge, genre et survie quotidienne pendant la phase d'industrialisation. Montréal, Boréal, 1995. 368 pages.
Bettina Bradbury nous brosse un portrait dynamique des stratégies de survie de la vie quotidienne des familles ouvrières au siècle dernier en y présentant le travail de tous les membres des familles, rémunéré ou non.

GOULET, Denis et al. Histoire de l'Hôpital Notre-Dame de Montréal, 1880-1980. Montréal, VLB éditeur, 1993. 452 pages.
Ouvrage complet et vivant sur l'histoire de l'hôpital Notre-Dame, de sa fondation à 1980. Le développement de l'institution y est abordé sous toutes ses facettes, des acteurs importants -médecins, clientèles et administrateurs- aux immeubles, en passant par l'administration et la spécialisation des soins.

TÉTREAULT, Martin. L'état de santé des Montréalais de 1880 å 1914. Mémoire de M.A. (Histoire), Université de Montréal, 1979. 225 pages.
Très intéressant mémoire de maîtrise traitant de la santé des Montréalais, et en particulier des causes de mortalité et des conditions sanitaires à Montréal de 1880 à 1914.

Films

Armand Frappier. Réal.: Nicole Gravel, 1995, 52 min. 48 sec., prod.: Office national du film du Canada. Fiction, couleur, 52 min.
Microbiologiste québécois de réputation internationale, Armand Frappier, 87 ans, fouille dans ses archives, relit sa correspondance et revit ainsi sa lutte contre un tueur infiniment petit: le microbe.

Griffintown. Réal.: Michel Régnier, 1972, prod.: Office national du film du Canada, série Urbanose n°2. Documentaire, noir et blanc, 26 min.
Ancien quartier irlandais, situé dans la City below the hill de Herbert B. Ames, Griffintown était une zone méconnue plus industrielle que résidentielle. Pourtant, quelque 300 familles y habitaient encore en 1972. Un professeur d'architecture de McGill y a transporté sa classe et a collaboré à la lutte du comité de citoyens.

Les taudis. Réal.: Michel Régnier, 1972, prod.: Office national du film du Canada, série Urbanose n°1. Documentaire, noir et blanc, 26 min.
Démonstration, par des résidents de quartiers montréalais défavorisés, de la plaie que sont les taudis pour notre société.



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Recherche et rédaction par Nicolas-Hugo Chebin et Josée Lefebvre

Mention obligatoire: Centre d'histoire de Montréal

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2e trimestre 1998





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Dernière mise à jour : 2000-05-08
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