
Le paon, le martyr, le cigarier, Monsieur Montréal, on croirait entendre parler des personnages d'une pièce de théâtre burlesque. Détrompez-vous. Voilà plutôt les surnoms que l'on pourrait donner à quelques-uns de ceux qui ont occupé la mairie de Montréal depuis que la ville s'est vue accorder sa première charte en 1832. De Jacques Viger à Pierre Bourque, 40 hommes se sont succédés à la mairie. Certains ont été oubliés, tel John Easton Mills, le maire martyr. D'autres nous sont familiers non pas pour leurs réalisations à la mairie de Montréal mais pour avoir occupé des fonctions politiques, par exemple John J. C. Abbott qui succéda à John A. Macdonald au poste de premier ministre du Canada à la mort de celui-ci en 1891, ou encore Wolfred Nelson, patriote célèbre. Par contre, les noms de certains anciens maires sont étroitement associés, dans la mémoire populaire, au destin de la ville, pensons à Camillien Houde qu'on surnommait «Monsieur Montréal» ou à Jean Drapeau.
Lors du premier scrutin, en juin 1833, seuls 42 électeurs exercent leur droit de vote, le quartier Sainte-Anne étant le seul où des candidats se disputent les deux postes de conseillers. Pour voter, il fallait être de sexe masculin, âgé d'au moins 21 ans, être propriétaire et résider à Montréal depuis un an. En 1860, s'y ajoutent les hommes locataires ayant payé leurs taxes et la corvée. En 1889, on étend le droit de vote aux veuves et aux filles majeures propriétaires et, dix ans plus tard, à celles qui sont locataires. Les femmes mariées propriétaires et celles mariées sous le régime de séparation de biens ne pourront s'en prévaloir qu'en 1934. Le suffrage universel n'est adopté qu'en 1968, faisant passer le nombre d'électeurs de 380 068 aux élections de 1966 à 698 369 à celles de 1970. Ajoutons que le scrutin secret est introduit en 1889.
Quant au personnel politique municipal, sa composition a bien évolué depuis 165 ans. Les conditions d'éligibilité aux postes de maire et de conseillers n'ont été éliminées qu'en 1910. En 1889, par exemple, on demandait aux échevins et au maire de posséder des biens immobiliers évalués respectivement à 2000 $ et à 4000 $. La richesse constituait ainsi une voie privilégiée vers la politique. Jusqu'en 1873, le conseil municipal avait des allures de club sélect du monde des affaires. De 1873 à 1914, l'élite politique se diversifie. La renommée intellectuelle et la popularité amènent au pouvoir des hommes comme William Hales Hingston, médecin et chirurgien renommé. À partir de 1914, les milieux des affaires et de la finance laissent la place à une nouvelle catégorie d'hommes qui font de la politique une profession. La popularité a désormais plus d'importance que la richesse. Fait intéressant à noter, à l'image de sa population, très peu de maires et de conseillers sont des Montréalais d'origine au 19e siècle. De plus, le cumul des fonctions dans les différents niveaux de gouvernements est fréquent.
Le conseil est composé majoritairement d'anglophones jusqu'en 1882. Il faut se souvenir que Montréal compte davantage d'anglophones jusqu'en 1867. Ce qui n'empêche pas certains francophones de se démarquer, tel Jean-Louis Beaudry, le premier maire à cumuler dix mandats. À la mairie, il existe une loi non écrite d'alternance entre maires anglophone et francophone, mais cette loi est régulièrement transgressée. À partir de 1914, cette pratique est carrément abandonnée. Médéric Martin et Camillien Houde sont sans conteste les figures dominantes de cette première moitié du 20e siècle. Jean Drapeau est un cas à part avec ses 30 ans de règne tellement l'homme aux grands projets est identifé à l'image internationale de Montréal.
Depuis l'octroi de sa première charte en 1832 jusqu'à aujourd'hui, Montréal a connu pas moins de sept régimes de gouvernement différents. Octroyée pour quatre ans, la première charte de la «Corporation de la Cité de Montréal» ne fut pas renouvelée en 1836, l'Assemblée législative ne siégeant pas. Une deuxième charte est accordée à Montréal en 1840. Jusqu'en 1852, le maire est choisi par les conseillers. Charles Wilson fut le premier maire élu par les électeurs. Le poste de maire, bien que prestigieux, ne donne que peu de pouvoirs à son titulaire; il ne siégera au comité exécutif qu'en 1949. Ce sont véritablement les présidents des comités (finance, voirie, santé, etc.) qui administrent la Ville. En 1909, suite à un référendum, un Bureau des commissaires est créé, l'ancêtre du comité exécutif. Suite aux difficultés financières de la Ville, le gouvernement provincial impose sa tutelle de 1918 à 1921 et de 1940 à 1944. En 1940, le gouvernement soumet Montréal à un nouveau régime fort complexe. Le conseil municipal est désormais composé de 99 conseillers issus de trois catégories: les 33 conseillers de la classe A sont élus par les propriétaires, ceux de la classe B par les propriétaires et les locataires et les conseillers de la classe C sont nommés par 13 associations. La classe C est abolie en 1960 et la classe A en 1962. Les années 1950 voient les premiers partis politiques municipaux s'organiser; ils sont reconnus officiellement en 1980.
Ainsi, le lent processus de démocratisation de la vie politique montréalaise a suivi son cours depuis 165 ans et se poursuit aujourd'hui encore. La scène municipale n'est plus réservée à une petite poignée d'hommes. Il reste que le taux de participation aux élections demeure peu élevé par rapport à celles des autres niveaux de gouvernement.
Les conseillers municipaux échappent à la noyade!
Parmi les lieux occupés par le conseil municipal avant la construction de l'hôtel de ville à son emplacement actuel, le plus inusité est sans aucun doute la maison de l'aqueduc Hayes où les conseillers se réunirent entre 1844 et 1852. Au second étage de cet édifice, situé sur la rue Notre-Dame près de la rue Bonsecours, se trouvaient deux réservoirs d'eau de l'aqueduc. Le soir du 23 janvier 1852, alors que les conseillers sont réunis au rez-de-chaussée, un réservoir éclate accidentellement. Les membres du conseil échappèrent de justesse à la noyade et durent, non sans émotions, continuer leur travail le lendemain au marché Bonsecours.
Les femmes en politique municipaleLes veuves et les filles majeures propriétaires pouvaient voter dès 1889, mais ce n'est qu'en 1940 qu'on retrouve les premières femmes au conseil municipal. Leur présence reste tout de même très discrète puisqu'il n'y eut que six conseillères municipales entre 1940 et 1960. Le comité exécutif accueille une première femme en 1978. En 1986, avec l'élection de Jean Doré à la mairie, le comité exécutif est formé de trois femmes et trois hommes. De nos jours, les partis municipaux cherchent à intégrer le plus de femmes possible à leur équipe.
Les armoiries de Montréal
C'est Jacques Viger, premier magistrat de la Ville, qui dessina les premières armoiries de Montréal en 1833 et qui écrivit cette devise rassembleuse: «Concordia salus». La devise, qui signifie «le salut par la concorde», se voulait une incitation à la bonne entente entre les différentes communautés de la Cité. Les armoiries ont été redessinées en 1938 afin d'être conformes aux règles de l'héraldique. Les quatre symboles floraux représentent les principaux groupes vivant à Montréal au 19e siècle: les «Canadiens» (Français) avec la fleur de lys (qui remplaça le castor), les Anglais avec la rose, les Écossais avec le chardon et les Irlandais avec le trèfle. La croix rappelle la mission d'évangélisation à l'origine de la fondation de Ville-Marie et le castor se veut le symbole du caractère industrieux des Montréalais.
Depuis l'incorporation de la Ville de Montréal en 1832, les élus municipaux rêvaient d'un édifice prestigieux pour remplir la fonction d'hôtel de ville. Du vieux palais de justice où ils se réunissent en 1833 jusqu'à l'inauguration du véritable hôtel de ville en 1878, le conseil se réunit dans plus de six endroits différents de la ville, dont l'ancien palais de justice et le marché Bonsecours. Puis c'est en 1872 sous l'impulsion du maire Workman que la décision de bâtir un véritable hôtel de ville est prise. Cette volonté, qui peut sembler aujourd'hui empreinte de mégalomanie tellement l'édifice est grandiose, s'explique par la croissance exponentielle de la population et la taille de la Ville de Montréal à cette époque, qui entraînent l'expansion inévitable de l'administration municipale. Il fallait donc un édifice élégant et de taille importante afin de servir de lieu d'exercice du pouvoir municipal et aussi de centre névralgique pour l'administration.
Selon les plans des architectes Henri-Maurice Perrault et Alexander Cowper Hutchison, l'hôtel de ville est construit de 1872 à 1878. C'est le maire Jean-Louis Beaudry qui l'inaugure et qui a l'honneur d'être le premier à occuper le fauteuil (trône) civique. Malheureusement, aujourd'hui la magnificence du lieu n'est plus qu'un souvenir, puisqu'un terrible incendie ravage l'hôtel de ville dans la nuit du 3 au 4 mars 1922. Seules les façades extérieures résistent à l'assaut des flammes. Le maire de l'époque, Médéric Martin, qui s'était risqué à entrer à l'intérieur du bâtiment au cours de l'incendie afin de sauver le collier d'office et quelques papiers personnels, entreprend aussitôt des démarches afin d'obtenir les sommes nécessaires à la reconstruction de l'immeuble. Bien que Québec rechigne à délier les cordons de sa bourse, Martin parvient tout de même à obtenir l'autorisation d'emprunter 1,5 million de dollars ce qui permet de relancer immédiatement la reconstruction d'un nouvel hôtel de ville. L'architecte Louis Parant reprend alors les plans d'origine, mais en diminuant l'ampleur du pavillon central et en rajoutant un quatrième étage. Pour l'essentiel, il s'agit de l'édifice que l'on connaît aujourd'hui.
L'aménagement intérieur de ce nouvel hôtel de ville, inauguré par le maire Charles Duquette en 1926, est des plus luxueux. Le quotidien La Presse allant même jusqu'à le qualifier alors de «palais municipal» tellement l'édifice est somptueux et imposant.
Afin de décrire cette décoration, il nous faut d'abord mentionner le vestibule et le hall d'honneur qui sont construits de trois types de marbres différents et éclairés par de magnifiques torchères de bronze. Le hall d'honneur est des plus remarquables notamment pour ses dimensions imposantes et pour son parquet de marbre aux teintes variées qui, de par son dessin, fait penser à un tapis persan. Des galeries, faites de marbre aussi, permettent au visiteur d'admirer de haut le plancher et les pilastres de bronze doré qui ravivent de par leur éclat cette pièce déjà impressionnante.
Cette splendeur du hall d'honneur n'enlève rien au faste de la salle du conseil qui, elle, détonne par la chaleur de son mobilier et de ses lambris en bois. Le fauteuil du maire est de teck, alors que le reste du mobilier est en noyer noir. La richesse de ce mobilier est augmentée par le recouvrement de cuir vert des fauteuils. Bien que la salle ait été réaménagée à maintes reprises afin d'accueillir un nombre grandissant de conseillers, l'harmonie de l'aménagement a été conservée. Les cinq fenêtres qui éclairent la salle ont d'ailleurs permis d'améliorer l'ambiance du lieu par l'ajout de vitraux représentant des facettes essentielles du développement de la Cité, soit la religion, l'agriculture, le port, l'industrie et le transport ferroviaire.
L'hôtel de ville, qui abrite également les archives municipales et un Bureau Accès Montréal, demeure encore aujourd'hui un symbole par lequel les Montréalais peuvent percevoir l'histoire de l'évolution de la Cité et de son organisation vitale.
Première photographie: Portrait de Jacques Viger par Charles Gill, huile sur toile, 1898. Collection du Château Ramezay
Seconde photographie: L'honorable Camilien Houde au défilé de la Saint-Jean-Baptiste en 1946. Archives nationales du Québec, Fonds Conrad Poirier.
Troisième illustration: Les armoiries de la Ville de Montréal. Ville de Montréal. Gestion de documents et des archives. .
Troisième photographie: L'hôtel de ville de Montréal. L'Opinion publique, 24 janvier 1878. Pour une photo de la reconstruction de l'hôtel de ville en 1923, cliquer sur le lien suivant Archives de la ville
MARSOLAIS, Claude-V. et al.
Histoire des maires de Montréal . Montréal, VLB Éditeur, 1993. 323 pages.
De Viger à Doré, les auteurs nous brossent successivement les portraits de tous les maires qui se sont succédés sur la scène politique montréalaise, avec anecdotes et révélations au menu. Un ouvrage essentiel pour en savoir plus sur ceux qui ont occupé le «fauteuil civique» au fil des ans.
DAGENAIS, Michèle.
La démocratie à Montréal, de 1830 à nos jours. Montréal, Ville de Montréal, 1992. 52 pages.
Cette petite plaquette brosse un tableau succinct de l'évolution de la démocratie municipale montréalaise à travers cinq périodes charnières.
BOURASSA, Guy. «Les élites politiques de Montréal: de l'aristocratie à la démocratie» dans Richard Desrosiers. Le personnel politique québécois. Montréal, Boréal express, 1972. pp. 117-142. (Coll. «Études d'histoire du Québec, no 3»).
Sites internethttp://vieux.montreal.qc.ca/accueil.htm Découvrez une multitude d'informations sur l'histoire, l'architecture et même les découvertes archéologiques du Vieux-Montréal.
http://www2.ville.montreal.qc.ca/archives Un accès simple à une collection indispensable pour quiconque s'intéresse à l'histoire montréalaise.
Recherche et rédaction par Nicolas-Hugo Chebin, Julie Fontaine et Josée Lefebvre
Mention obligatoire: Centre d'histoire de Montréal3e trimestre 1998

Générique
Dernière mise à jour : 2002-03-25
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