Par Jacques de Tonnancour, artiste-peintre et photographe (Ce texte a été publié dans L'insecte au fil, vol.6, no 1, 1998.) | |||||
![]()
|
Mon cheminement peut en intriguer plusieurs. Quiconque fait carrière dans un domaine et passe ensuite à un autre, soit professionnellement ou à titre d'amateur, suscite quelques questions sur ce changement et sur les circonstances qui l'ont rendu possible. Dans mon cas, comment ai-je pu passer de la peinture à l'entomologie? Pas facile à démêler, à moins de retracer les faits dans le temps. Ce que l'on ignore c'est que bien avant de m'engager dans la pratique de l'art, je me considérais plutôt comme un entomologiste d'une manière ou d'une autre, ou comme un entomologiste-artiste. Mais je ne savais pas lequel de ces termes allait éventuellement prédominer. De l'enfance à la maturité Tout jeune enfant, j'étais fasciné par ce qui surgissait de l'inconnu et les insectes me semblaient investis d'une charge de mystère très particulière. Ma première collection d'insectes a pris forme lorsque j'avais cinq ou six ans. Je dessinais aussi beaucoup à l'époque : des oiseaux, des papillons, des cartes géographiques, des avions, des personnages de l'actualité, etc. À l'adolescence, avec un discernement dont je me félicite encore, je me suis senti beaucoup plus porté vers l'art que vers la science et j'ai cru réconcilier les deux domaines en devenant illustrateur des faits de la nature. Ce qui ne devait pas se réaliser précisément sous cette forme. En explorant la bibliothèque de l'école des Beaux-Arts où je m'étais inscrit, je découvris que l'art n'avait pas comme but ultime de reproduire le réel mais de le transposer et de le convertir en images personnalisées. J'oubliai donc l'illustration et je me mis à la poursuite d'images métaphoriques dans lesquelles le réel serait un point de départ et nom un point d'arrivée. Cette aventure en direction du monde intérieur occupa plus de quarante ans de ma vie. En 1975, un événement fortuit me ramena en Amérique du Sud où j'avais déjà passé une année à titre de boursier du gouvernement brésilien. Cette fois, j'étais invité, en tant que conférencier, à présenter un essai sur la créativité dans le cadre d'un congrès tenu à Bogota, Colombie. Cela fait, je prolongeai mon séjour dans plusieurs pays de l'Amérique tropicale en remontant par le Panama et le Guatemala. Bien sûr, je m'étais muni des outils indispensables du collectionneur et, de fait, je revins de ce voyage avec un certain nombre d'insectes exotiques dont j'avais rêvé dans mon enfance. Je renouai donc, dès ma première capture, avec cette phase antérieure de ma vie et retrouvai les insectes avec la même passion qu'alors, mais, cette fois, avec les moyens de la maturité. Pendant quelques années encore, je menai une double vie, peignant et voyageant, à la poursuite des insectes dans plusieurs zones tropicales. Au début des années 1980, il me parut évident que je n'avais rien d'autre à ajouter à mon oeuvre picturale. Je me consacrai donc entièrement aux insectes, ayant déjà pris ma retraite de l'enseignement à l'UQÀM. La mémoire de l'œil | ||||
![]()
|
On ne voyage pas sans photographier et c'est ainsi qu'au-delà de la simple photo de touriste, j'ai très tôt senti le besoin de photographier, non seulement les insectes d'une région donnée, mais aussi le milieu écologique d'où ils provenaient. Cela me confirmait le point de vue nettement « imagiste », esthétique et poétique que j'ai toujours entretenu vis-à-vis des insectes. Sans m'en douter, je devenais l'illustrateur, sous une autre forme que celle à laquelle j'avais déjà pensé, cet illustrateur que j'avais oublié en chemin une quarantaine d'années auparavant. Comme quoi le destin ne se laisse pas oublier! Je collectionne donc doublement les insectes. D'abord en tant que spécimens et, en plus, en tant que documents photographiques en répertoriant le plus grand nombre d'espèces possible car c'est peut-être tout ce qui restera à voir aux générations prochaines étant donné le frêle équilibre qui prévaut dans certains écosystèmes. | ||||
![]()
|
La satisfaction que j'éprouve devant une photo réussie d'un insecte auquel je tenais beaucoup, est une satisfaction d'auteur, même si l'auteur-illustrateur joue un rôle considérablement plus discret que celui de l'auteur-peintre, toujours au premier plan dans son œuvre. En photographiant un insecte, je suis au service du sujet que je dois exprimer aussi objectivement et aussi complètement que possible. Il s'agit ici d'une autre forme d'art qui, sans doute, tire profit de mon expérience du langage formel et de la composition de ses éléments dans l'espace, ce qui est essentiel à toute forme d'art visuel. Mais tout cela doit être repris à travers cet autre médium qu'est la photographie et je ne considère pas que mon passé de peintre m'ait conféré un grand avantage en photographie. On développe une pensée photographique à bien regarder dans son viseur. Le monde apparitionnel Par ailleurs, les rapports d'influence entre les insectes observés dans mon enfance et la peinture qui a occupé la période adulte de ma vie, me paraissent plus certains, quoique subtils et difficiles à démontrer. S'ils existent, c'est qu'ils ont été intériorisés, assimilés et transposés. Ils ne se présentent donc pas sous une forme directe et évidente. Je crois que l'observation intense de la nature et de la qualité de geste de toute ses formes m'a permis de développer un sens aigu du « vivant ». En plus, l'expérience de monter et d'étaler mes insectes de sorte qu'ils aient l'air le plus vivant possible, donc qu'ils soient à leur plus grande expressivité et à leur plus « signifiant », ne fut pas étrangère au développement de mon art. Non plus la pêche à la mouche et bien d'autres activités qui m'ont permis de sentir et de maîtriser les milliers de rapports espaces-temps dont tout art s'alimente. Assez tard dans ma vie, j'ai trouvé la réponse à une question clé qui m'habitait obstinément sans toutefois se faire trop pressante : quels liens ont pu m'attacher aux insectes autant qu'à l'art, à tel point que les deux domaines m'ont toujours semblé s'équivaloir? Quel sentiment m'animait alors que je retournais des pierres, au cas où se trouverait sous l'une ou l'autre, un carabe encore jamais vu, de moi en tout cas? Était-ce le même sentiment qui me mettait le cœur en émoi lorsque je lançais mes mouches tout près du vieux tronc noyé où la truite des truites aurait répondu à mon appel? Et pourquoi ai-je sondé les eaux mystérieuses de l'inconscient pendant si longtemps en jouant avec des formes, des couleurs, des textures que je reconnais maintenant comme autant de leurres pour attraper des signifiances cachées au fond de moi, ce qui est d'une importance vitale; car le « to be or not to be » se joue entre la signifiance ou l'insignifiance. Quoi de commun derrière toutes ces poursuites? Était-ce la même quête qui les enfilait dans le même sens et pointant vers quoi? Cette phrase remarquable du peintre français Georges Mathieu m'éclaira à un certain moment de ma carrière lorsqu'il avoua « que toute grande œuvre est toujours apparitionnelle de nature », c'est-à-dire qu'elle remonte et surgit de l'inconscient, souvent au plus grand étonnement de son auteur. | ||||
![]()
|
Cette prise de conscience m'amena à reconnaître que la passion des insectes, de la pêche et de l'art représentait des formes convergentes de la même quête : elles étaient toutes axées sur ce que j'identifie maintenant comme le monde apparitionnel. Le mot fait allusion à tout ce qui passe de l'inconnu au connu, de l'inconscient au conscient, bref à tout ce qui passe d'un autre monde à celui-ci. Malheureusement, ce passage s'accomplit toujours de l'infini au fini et l'infini risque toujours de se faire couper les ailes en arrivant dans le fini, dans le réel et le quotidien. Il faut toujours repartir... en quête d'apparitions nouvelles!
|
||||
|
|